Trois ans déjà que mon statut officiel est rigidement rangé dans la catégorie des inactifs.
Trois ans que, timidement, je tente de me dépatouiller face à cette question intrusive et pourtant inévitable : “tu fais quoi dans la vie?”
Je suis maintenant poète, cuisinier, dessinateur, ébéniste, écrivain, pongiste, jardinier, bricoleur et j’en passe. Mais je suis surtout immanquablement chômeur. C’est en tout cas comme ça que je suis reconnu légalement et ce sont bien les aides sociales qui me rapportent mes revenus les plus réguliers.
J’essaye depuis tout ce temps de mener une existence pleine de sens dans laquelle le travail salarié tient une place de moins en moins centrale. Et pourtant, je reçois toujours autant de commentaires intrigués et parfois anxieux de mes proches qui se demandent comment je fais et qui m’affirment qu’eux, ils ne pourraient JAMAIS en faire autant. Mais qu’est ce qui se cache de si important et angoissant derrière le travail salarié? Et pourquoi donc y sommes-nous tellement attachés?
En tant que tel, le travail n’est certainement pas un but en soi mais il répond à plusieurs besoins parmi lesquelles j’ai identifié les plus importants (et je tiens à préciser que c’est très subjectif, il y a la pyramide des besoins de Maslow qui peut vous aider à préciser les vôtres) :
- Besoin de sociabilisation : l’emploi prend dans nos sociétés une majeure partie de nos journées et les collègues qui partagent nos lieux professionnels jouent un rôle crucial dans notre sociabilisation.
- Besoin d’estime de soi : c’est avec notre emploi que l’on peut se rendre utile à la société. En l’accomplissant consciencieusement, on a la sensation de participer à la grande marche du monde (modestement parfois, certes).
- Besoin financier : c’est majoritairement l’emploi qui nous procure de l’argent et nous permet ainsi de combler un nombre conséquent d’autres besoins (et notamment vitaux de l’accès au logement, de l’alimentation et des soins de santé)
Et c’est bien souvent ce dernier besoin qui semble prendre le pas sur les deux premiers qui arrivent même régulièrement à être ignorés tant que le salaire tombe à la fin de chaque.
D’après mon expérience et celles de mon entourage, si le travail remplit ces trois besoins, on est franchement déjà bien satisfait. Et si en plus de ça, notre emploi n’est pas trop contraignant (distance, pénibilité, impact sur l’environnement, etc.) alors c’est le jackpot !
Mais la question que je me pose depuis des années est la suivante : comment répondre à ces trois besoins sans emploi?
Premièrement, il convient de préciser que chaque contexte a ses particularités. Quand j’écris, c’est avec tout mon bagage socio-culturel, historique et économique. Pour clarifier mon message, je peux me résumer en homme blanc de 36 ans en bonne santé, fils d’ingénieurs, bac+5, ayant toujours trouvé un emploi sans soucis et essayant depuis trois ans de se construire une voie d’écrivain, poète, illustrateur.
Ceci étant posé, il est important maintenant de comprendre que tout est lié. Un acte et sa réaction vont probablement influencer un autre besoin, qui en modifiera un autre, et ainsi de suite. Les pistes que je propose me semblent pertinentes et accessibles au plus grand nombre. Toutefois, le chemin peut être très long et les obstacles nombreux. Je ne me présente pas en sauveur, plutôt en explorateur contemporain, cherchant un mode de vie adapté à celui que je suis. Dans la multitude des propositions, gardez en tête que le premier pas est le plus important, que chaque pas fait avancer et que l’habitude se prend en marchant.
En route alors :
- Besoin de sociabilisation :
- Une fois sorti du monde du travail, les journées semblent solitaires et l’angoisse de l’ennui n’est jamais loin. À l’heure actuelle, peu de gens sont disponibles pour discuter et partager des expériences en journée et en plus ça, les travailleurs sont fatigués ou occupés une fois sortis du boulot alors que les chômeurs n’attendent que la soirée et le week-end pour voir leurs amis. Cette situation m’a amené beaucoup de frustration et je continue quotidiennement d’essayer de diminuer mes attentes face à ce manque de disponibilité.
- Mais rien ne vous empêche de vous déplacer pour aller à la rencontre des autres. La liberté que procure la vie hors emploi permet de faire de nombreuses activités, participer à des événements, stages, formations, rencontres, etc. Et très souvent, ces activités sont gratuites ou peu chères pour les chômeurs. J’en profite pour voir des amis vivant loin de chez moi, les aidant dans leur quotidien, passant des soirées avec eux et des journées pour découvrir de nouvelles choses, rencontrer de nouvelles personnes.
- Il y a, d’après moi, un impératif quasi vital à vivre en collectif. Je l’expérimente sous différentes formes depuis toujours et j’aimerais insister sur cette variété d’expériences possibles. Il n’y a pas que la dualité de la vie solitaire face à la colocation bordélique et les colocataires pénibles. Un éventail varié existe et le temps et l’énergie qu’on veut mettre dans cette vie collective ne dépend que de toi. Bien entendu, cela prend du temps, des réunions de mise au point sont primordiales mais une fois que vous avez réussi à trouver un équilibre, il est franchement réconfortant de vivre à proximité d’autres personnes et de se savoir entouré au quotidien.
- Besoin d’estime de soi :
- Une des pistes les plus précieuses pour sentir que notre existence est légitime consiste à être dans une démarche de formation permanente. Quand on est enfants, étudiants, il me semble qu’on ne s’inquiète pas autant de notre utilité, trouvant dans l’apprentissage une raison d’être. Et je pense qu’en tant qu’adultes, il y a un manque criant de formation. Il me semble que l’existence est une voie continue vers l’élévation (de soi et des autres) et que nous pouvons apprendre quotidiennement à devenir des meilleures versions de nous-mêmes. Ces apprentissages peuvent se retrouver à la fois avec des organismes extérieurs (écoles d’art, stages) souvent à prix réduits pour les chômeurs mais peuvent aussi se faire individuellement grâce à l’ensemble de ressources littéraires et numériques disponibles. Je ne recommanderai jamais assez les bibliothèques qui prêtent des milliers d’œuvres tout en donnant accès à un catalogue numérique presque infini.
- Le milieu associatif est un terreau fertile d’initiatives et de propositions variées pour contribuer à faire société. Il y a bien entendu des associations nationales disposant de structures conséquentes dans lesquelles s’investir en fonction de vos préoccupations. Mais il existe aussi tout un panel de micro associations qui essayent d’agir localement pour mettre en avant des causes qui, souvent, se monnayent mal. Les questions écologiques, sociales, sanitaires mais aussi ludiques, sportives et j’en passe, se déclinent un peu partout et votre investissement sera sans aucun doute apprécié à sa juste valeur. Qu’importe si vous y consacrez une journée par mois ou quatre heures par jour, votre participation est précieuse. Et retenez aussi qu’il est très facile de monter votre propre association et ainsi de mettre en avant des projets qui vous tiennent à cœur.
- Nos besoins vitaux sont majoritairement délégués mais il est possible d’y répondre par nous-mêmes. Prenez le besoin d’habiter dans un environnement sain, chauffé et protégé des éléments. Et bien, pourquoi pas faire de cet habitat un chantier dans lequel s’investir. Les compétences s’apprennent et comme pour tout, il faut bien commencer par un premier pas : fabriquer une étagère, réparer un grille-pain et puis un jour construire son propre chalet en bois. Et au quotidien, vous pouvez vous lancer dans un potager, prendre soin du sol, planter des arbres, veiller au développement de la biodiversité locale.
- “Créer, c’est vivre deux fois” disait Albert Camus. Et force est de constater qu’à travers la création, on pose un acte qui modifie le monde. Là où une feuille était blanche et que nous y posons nos pastels, voilà un arbre plein de couleurs et le monde a changé. D’accord d’accord c’est très modeste mais je vous garantis qu’une réalisation faite de nos mains procure une joie et une satisfaction immédiate. Et la créativité est sans limite, on peut préparer un joli gâteau, écrire un poème, fabriquer un mandala avec des pétales de fleurs, tentez l’art au quotidien, ça fait du bien.
- Besoin financier :
- J’ai coutume de penser qu’on peut très facilement répondre à tous nos désirs dès lors que nous désirons peu. Facile à dire peut-être mais c’est d’une implacable logique. Depuis des années, j’apprends à me détacher de mes possessions, des nombreux besoins qui sont construits par la société capitaliste qui m’a élevé. Et si je n’avais pas de télé? Ah tiens, je ne suis pas malheureux. Et si je n’achetais pas ces baskets neuves et que j’allais à la recyclerie. Ah tiens, c’est pas si inconfortable. Pas à pas, les usages se modifient et nos dépenses diminuent jusqu’à se réduire à l’indispensable (qui varie évidemment en fonction de chaque individu).
- Une très large partie des dépenses d’un occidental moyen passe dans son loyer. Et pour réduire ce loyer (et plus tard même l’achat potentiel d’un lieu de vie) rien de plus efficace que de le mutualiser. L’idée n’est franchement pas dingue puisqu’on a déjà trouvé la parade en s’installant en couple (quoi, le couple aurait d’autres utilités que de réduire les coûts? à creuser…). Depuis toujours, je vis en collectif, sous plein de formes, à deux, à trois, à dix, dans le même bâtiment, sur le même terrain, en se partageant des espaces en fonction des allées et venues de chacun. Je confirme que c’est un véritable travail de vivre ensemble. Mais franchement, ce n’est pas le pire travail au monde, on y trouve tout un tas de joies et moi je ne voudrais pas m’en passer. Gardez simplement en tête que pour qu’une cohabitation fonctionne, il faudra nécessairement que chacun y mette du sien et que du temps collectif soit dégagé pour avancer dans la même direction.
- Je termine par une banalité évidente mais qui mérite encore pourtant d’être soulignée : pour vivre, il faut manger. Pourquoi ne pas produire directement notre alimentation. Là encore, je ne suis pas ignorant au point de vanter l’autarcie et la totale production de nos besoins alimentaires. Mais on peut commencer par le plus simple. Un radis tenez, c’est vraiment pas compliqué, on commence là? Et plus loin quelques courges, des tomates tiens, une parcelle de patates et puis si on veut faire une dinguerie, on construit un poulailler, une étable où on installe chèvres, vache et cochons et c’est la fête. Enfin, oubliez pas de vivre à plusieurs pour gérer collectivement vos animaux sinon vous pouvez tirer un trait sur l’accomplissement de pas mal d’autres besoins.
Voilà un aperçu de ce qui peut être concrètement mis en place pour s’extraire de l’emploi, j’espère que ça a pu vous apporter quelques outils et je serais ravi d’en avoir d’autres et de profiter de vos retours.
PS : il y ce guide vraiment bien fait disponible sur infokiosque :
bureau de désertion de l’emploi https://infokiosques.net/spip.php?article1952

