Ça fait quelques mois maintenant que je présente un spectacle de slam poésie qui, pour être rangé dans des cases, peut être qualifié d’écolo-militant. Et écrit comme ça, vous comprenez vite que ça s’arrange mal avec les grandes salles de spectacles et les guichets fermés. Alors moi, bien souvent, je ramène mes rimes dans les cafés assos, les guinguettes éphémères, les fermes, les colocs et même dans ton salon si tu veux (et hop, un coup de promo par ici). Et ça se passe plutôt bien, je me sens à ma place, le public est content, on se brosse dans le sens du poil et on fait tourner le chapeau à la fin. Mais, bien que la générosité de mon audience soit incontestable, je dois encore compter sur le RSA pour mes menues dépenses quotidiennes.
Et là, coup sur coup, deux dates improbables, d’un exotisme institutionnel à s’en pincer le bras. J’ai d’abord été invité à la soirée d’ouverture de la semaine du climat de Granville. Une initiative enthousiasmante portée par une sympathique équipe de bénévoles mais dans laquelle la présence d’élus de premier ordre me rendait dubitatif. Entre monsieur le maire, monsieur le député, monsieur le sénateur, monsieur le sous-député préfet adjoint de la communauté de communes des villages associés, tous se sont gargarisés de la mise en place d’une nouvelle piste cyclable entre la gare et le Leclerc. Mais soit. Le spectacle a été super bien accueilli, les gens présents très à l’écoute et concernés (pas les élus pensez-vous, partis pendant la pause avant mon spectacle) mais ce n’est pas ici le point qui amène ma réflexion.
« Et là, coup sur coup, deux dates improbables,
d’un exotisme institutionnel à s’en pincer le bras. »
Car arrive ce lundi d’octobre, au sud de Rennes. Plus improbable encore, mon grand écart le plus gracieux sans doute : je suis allé déclamer à la DGA. Alors la DGA, c’est un peu comme le RSA sauf que ça n’a rien à voir. La DGA, c’est la Direction Générale de l’Armement. Je ne sais toujours pas bien ce qui se passe à la DGA mais j’ai vu qu’il y a plus de deux milles personnes qui bossent là, que la plupart ont de belles chemises et que leur cantine est gigantesque. Et parmi ces deux milles et quelques personnes, il y en a… deux qui sont en charge de la cellule environnement et développement durable. Et l’un d’eux s’est dit qu’un spectacle de slam, ça pourrait être intéressant sur un temps de midi.
Cette intro un poil longuette pour amener à deux points qui méritent votre attention.
Tout d’abord, dans quelle mesure peut-on faire des compromis ? Et, plus subtil encore : dans quelle mesure DOIT-on faire des compromis ? Je me suis demandé si c’était acceptable d’aller jouer dans des endroits en désaccord avec mes valeurs. Dans mon cas, je n’étais pas invité à l’amicale des anciens nazis et j’ai plutôt rapidement dit oui (et puis au début, je ne savais même pas ce que ça voulait dire DGA) et après, je me suis replongé sur les nombreux spectacles confortables que j’avais eu la chance de présenter. Et dans ma tête, il est devenu assez clair que si je me positionne pour un monde ouvert à la diversité et au mélange, je dois m’inscrire comme partie prenante de ce mélange et aller à la rencontre des gens que je ne côtoie jamais dans mon quotidien. C’est un challenge qui m’apporte beaucoup d’angoisse au moment de prendre la parole mais qui me rend exalté quand j’arrive à vendre des bouquins ou à obtenir des mercis, des bravos de la part d’ingénieurs dans la sécurité informatique ou de militaires de carrière.
« Tout d’abord, dans quelle mesure peut-on faire des compromis ?
Et, plus subtil encore : dans quelle mesure DOIT-on faire des compromis ? »
A y regarder de plus près, il y a une posture stratégique à adopter dès lors qu’on est bien conscient que la marche du monde nous dirige dans un futur angoissant où les catastrophes climatiques se mêleront aux crises sociales et sanitaires.. Et à la DGA, ils connaissent ça la stratégie, des milliers de personnes employées pour travailler à la défense de l’ordre établi et nous, baba cools des campagnes, on plante nos carottes et on tricote nos écharpes dans notre coin. Bien entendu, si le jeu est pipé, on n’est pas obligé d’y jouer et autant tourner le dos à cette société obscène. Mais j’ai la conviction que nous avons un message à porter, le témoignage d’un autre monde, d’une réalité parallèle qui a encore du mal à être entendue dans le raffut de l’époque. Alors si nous avons l’énergie et la possibilité d’aller s’exprimer hors de notre zone de confort, allons y avec fierté, joie et conviction.
Le second point qui cristallise mes doutes est le suivant : pourquoi ai-je tant de mal à obtenir des rémunérations décentes dans les milieux associatifs alors que l’argent semble couler à flot dans le secteur public ? Par quel étonnant verrou du robinet’conomique l’argent ne ruisselle-t-il pas jusqu’à permettre aux associations de fournir un travail valorisé à la hauteur du service rendu? J’essaye de professionnaliser mon art, y consacre un temps de travail inquantifiable et malheureusement, je gagne encore quatre fois moins que lorsque je faisais de la pub pour des extincteurs lors d’un précédent job.
Je rêve d’une société où le secteur associatif serait soutenu par le politique. A l’échelle nationale, le bénévolat concerne 21 millions de personnes et équivaut à 680 000 emplois à temps plein ! Et pourtant, les subventions se négocient presque au centime près et c’est un vrai parcours du combattant pour exister dans l’espace public. La prise de conscience doit être portée par nos décideurs mais en tant qu’individu, il est crucial de considérer ce travail et de le valoriser (il y a par exemple un média associatif qui est toujours à la recherche de soutien) à la hauteur de nos moyens. Un soutien, même modeste, qui se multiplie et l’impact est réel.
L’art est gratuit mais la vie des artistes a une valeur. Il convient de répéter cette réalité autant de fois que nécessaire pour enfin sortir de la précarité les artistes qui s’y débattent bien trop souvent.
Allez voir de l’art, lisez, chantez, dansez, émouvez vous mais gardez toujours en tête les hommes et les femmes derrière les œuvres, leur travail colossal et leur engagement sans faille. Et si vous voulez encore de cet engagement, soutenez le.

